Les chiffres ont quelque chose de magique. Pour rendre crédible n'importe quel discours, rien de tel qu'une donnée chiffrée très précise avancée avec aplomb: « La date de la mort de Jésus fait actuellement l’objet d’un large consensus: Jésus est mort sous le préfet Ponce Pilate en l’an 30 de notre ère, et plus exactement le 7 avril de l’an 30 »[1].

Cette affirmation bénéficie d'une solide caution scientifique: « En combinant tous ces éléments avec calculs astronomiques et observations sur le terrain au printemps, on conclut que les dates les plus probables sont le 7 avril 30 ou le 3 avril 33 »[2]... qu'il convient d'examiner de plus près.

Ce que disent les évangiles

Les informations permettant d'établir la date de la mort de Jésus proviennent des évangiles [3] mais sont difficiles à exploiter.

Le premier problème est une contradiction. Les trois premiers évangiles (Matthieu, Marc et Luc) font mourir Jésus le jour de la fête de pâque [4] mais l’évangile selon Jean opte pour la veille[5].

En outre les évangiles s’accordent pour dire que Jésus est mort une veille de sabbat, c’est-à-dire un vendredi après-midi[6].

Comme la fête de pâque ne peut être, la même année, à la fois un vendredi et un samedi les évangiles ne s’accordent pas non plus sur l’année de la mort de Jésus.

Pour élaborer une date, il faut donc choisir. La version de Matthieu, Marc et Luc a contre elle une impossibilité flagrante: Jésus a été arrêté et jugé par les autorités juives pendant la fête de pâque alors que le repos était obligatoire pour tous les juifs. Une fois éliminée la mauvaise chronologie on peut faire confiance à l’autre. Jésus est donc mort un vendredi, veille de la fête de pâque.

Les évangiles indiquent aussi que Jésus est mort alors que Pilate administrait la Judée, entre les années 26 et 36. Jusque là tout va bien. Si l’on fait confiance aux évangiles le terrain est solide. Pour savoir quand Jésus est mort, il ne reste plus qu’à chercher les années où, d'après le calndrier juif de l'époque, la fête de pâque est tombée un samedi.

À l’époque la pâque n’était pas une fête mobile, elle tombait chaque année le 15 du mois de nisan. Des spécialistes affirment que « à l’aide du calcul astronomique, il est possible de savoir quand un 14 de Nisan est effectivement tombé le vendredi »[7] et qu’il ne reste plus que deux dates, le 7 avril 30 et le 3 avril 33. Cette datation est répétée depuis des siècles[8] mais elle ne repose sur aucune base solide. Examinons les détails[9].

Le calendrier juif

Les règles du calendrier juif actuel permettent de connaître la date des fêtes de n’importe quelle année passée ou à venir. Elles ont été fixées au IVe siècle après J.-C. Auparavant le calendrier était établi de façon empirique.

Chacun des douze mois de l’année correspondait à une lunaison et durait donc 29 ou 30 jours. Les années comportaient ainsi environ 354 jours et le calendrier dérivait. Pour que le début de l’année arrive toujours au printemps, on ajoutait de temps en temps un treizième mois. Cela se produisait environ une année sur trois.

Les règles régissant ce calendrier sont connues.

Le 29 de chaque mois, on examinait le ciel. Si l’on apercevait un croissant de lune après le coucher du soleil, le mois suivant commençait. Dans le cas contraire, on ajoutait un trentième jour au mois en cours.

À la fin du douzième mois, on examinait les champs. Si l’on estimait que les épis étaient assez murs, l’année suivante commençait. Dans le cas contraire, le printemps n'était pas encore arrivé et on rajoutait un treizième mois (de trente jours) à l’année en cours[10].

Ainsi l’année commençait toujours au printemps, par le mois de nisan.

Les calculs

Partons de l’affirmation de Perrot, reprise par la plupart des commentateurs: « à l’aide du calcul astronomique, il est possible de savoir quand un 14 de Nisan est effectivement tombé le vendredi ».

Si l’on veut savoir quel jour de la semaine est tombé le 14 nisan, il faut savoir

- à quelle date le premier croissant de lune a été observé (le lendemain étant le premier jour du mois).

- si les épis étaient assez murs à la fin du douzième mois de l’année précédente.

Pour le premier point, des observations judicieuses et de savants calculs permettent de savoir à quelles dates le premier croissant de lune était visible[11]. Cela serait convaincant si la météo ne perturbait jamais l’observation de la lune, ce qui n’est pas le cas.

Pour le second point le problème est plus grave. L’histoire n’est d’aucun secours[12] et le calcul astronomique non plus. Il y a un vice fondamental : le calendrier juif de l’époque de Jésus était établi par l’observation de l’avancement de la végétation, il est vain de tenter de le reconstituer par le calcul astronomique[13]. La précision sera de l’ordre de la semaine et ne permettra pas de déterminer quelles années le 14 nisan est tombé un vendredi.

On conclura donc que les évangiles et le calcul astronomique ne permettent de déterminer ni l’année ni le jour de la mort de Jésus.

Notes

[1] Charles Perrot. Jésus et l’histoire. Desclée 1979. Page 82.

[2] Étienne Nodet et Justin Taylor. Essai sur les origines du christianisme. Cerf, 2002. Note 1 page 85.

[3] Voir les détails dans Une invention nommée Jésus, page 39. Le lecteur soucieux de vérifier peut consulter Charles Perrot, Jésus et l’histoire. Desclée 1979. Page 82. Ou encore Simon Claude Mimouni, Le christianisme des origines à Constantin. puf, 2006. Page 62.

[4] Jésus a été arrêté après le repas pascal. En effet, avant le repas « ses disciples lui disent: Où veux-tu que nous allions t’apprêter de quoi manger la pâque? » (Marc 14,12 et Matthieu 26,17); « Jésus envoya Pierre et Jean et leur dit: Allez nous apprêter de quoi manger la pâque. » (Luc 22,8); en Luc 22,11 et 22,15 il est encore question de « manger la pâque ». Jésus est donc mort pendant la fête.

[5] Jésus a été arrêté avant le repas pascal. En effet, quand commence le procès de Jésus, « c’était l’aube. Ils n’entrèrent pas au prétoire pour ne pas se souiller mais manger la pâque. » (Jean 18,28). Autre indication à la fin du procès: « C’était la Préparation de la Pâque, vers la sixième heure (midi). » (Jean 19,14). Le repas pascal n’a pas encore eu lieu. Jésus sera exécuté le jour même soit la veille de la fête.

[6] Jésus est mort depuis peu « le soir venu, comme c’était la Préparation, c’est-à-dire la veille du sabbat... » (Marc 15,42) ; « c’était le jour de la Préparation, aux premières lumières du sabbat » (Luc 23,54) ; « Comme c’était la Préparation, les Juifs pour ne pas laisser les corps en croix pendant le sabbat... » (Jean 19,31).

[7] Charles Perrot, Jésus et l’histoire. Desclée 1979. Page 82.

[8] Ce point de vue est largement répandu mais pas unanime. Le doute existe aussi. « Il faut être extrêmement prudent ici, car différents auteurs citent des résultats différents provenant des calculs d’astronomes différents. En fait, astronomes aussi bien qu’exégètes ont parfois modifié leurs positions. Par exemple, lors de la révision de son ouvrage La dernière Cène pour la troisième édition allemande (voir l’édition française p. 41), Jeremias a souligné très fort qu’il était devenu plus prudent dans la formulation de ses positions concernant les années possibles pour la mort de Jésus. Il faut souligner le caractère provisoire de tous ces calculs ». Meier. Un certain Juif Jésus, tome 1. Note 112 page 440.

[9] On trouvera toutes les informations utiles dans Le calendrier hébraïque de Roger Stioui. Colbo, 1988 et La dernière Cène. Les paroles de Jésus de Joachim Jeremias. Cerf, 1972. Pages 36 à 41.

[10] « La fête pascale est liée à la célébration des moissons à venir; aussi importe-t-il que les épis aient la maturité voulue pour être offerts sept semaines plus tard à la Pentecôte (voir par exemple Lévitique 23, versets 10 et suivants). Or, dans un calendrier de douze mois lunaires, du fait du retard accumulé sur l’année des saisons, la maturité des épis ne reste pas longtemps au rendez-vous. C’est pourquoi les Juifs, à chaque fois que les épis ne sont pas assez murs, vont redoubler Adar, le dernier mois de l’année religieuse, en Vé-Adar ou Adar-le-second. Par l’ajout de ce 13e mois, ils retardent le début de l’année religieuse suivante, ainsi que la fête de Pessah à venir. Cette décision, hautement religieuse et empirique, était du ressort du conseil sacerdotal, le Sanhédrin. Ce dernier avait d’ailleurs d’autres fonctions liées au calendrier, telle que la proclamation du début du nouveau mois, après observation à l’œil nu de la lune naissante. Le résultat de l’observation était transmis au reste du pays par des feux-signaux allumés de colline en colline. Cette pratique donna lieu à des pièges, via l’émission de faux signaux. Toutefois, ce sont les circonstances historiques qui forcèrent les Juifs à abandonner cet empirisme. Après la destruction par les Romains du Temple de Jérusalem en 70 et la dispersion des Juifs aux quatre coins du monde antique, il fallut trouver une méthode fixe pour choisir les années embolismiques où l’on redoublerait le mois d’Adar, ainsi que le jour de début de chaque nouveau mois. Au début, le Sanhédrin conserva l’initiative, comme le prouve cette lettre: « À mes frères, les exilés de la Babylonie, de la Médie, et à tous les exilés d’Israël, salut! Nous vous faisons savoir que les pigeons sont encore trop tendres, les brebis trop jeunes, la germination du blé encore trop peu avancée; aussi nous a-t-il plu à nous et à nos collègues d’augmenter de 30 jours l’année en cours ». Toutefois, chaque communauté adopta bientôt ses propres règles. L’unification ne vint qu’avec les travaux du patriarche Hillel II, dit le jeune, en 359 de notre ère. Sa réforme instaura un calendrier perpétuel, où l’ajout d’un 13e mois est déterminé à l’avance, et dont le fonctionnement n’a pratiquement pas été modifié jusqu’à nos jours. » Jean Lefort, La saga des calendriers. Page 108.

[11] Voir une étude très minutieuse dans La dernière Cène. Les paroles de Jésus de Joachim Jeremias, Cerf, 1972. Pages 36 à 41.

[12] « Nous ne possédons aucune information historique permettant de savoir en quelles années un mois intercalaire a été proclamé entre 27 et 33 après Jésus-Christ ». Ibid. Page 37.

[13] C’est pourtant ce que fait Jeremias: pour le 14 nisan de l’an 34, il propose le mardi 23 mars, ou le jeudi 22 avril « en cas de mois intercalaire, ce qui, en cette année 34, est très probable, vu la proximité du 23 mars par rapport à l’équinoxe » (note 134 page 39). C’est là que le bât blesse, le Sanhédrin décidait de l’arrivée du printemps, non pas d’après la définition moderne du printemps (avec l’équinoxe, prévisible), mais d’après une estimation (subjective, imprévisible) de la maturité des épis.