Daniel Marguerat est un des meilleurs spécialistes du Jésus historique. Son dernier opus, « l’aube du christianisme » est paru en mai 2008. S’il était paru plus tôt, je l’aurais certainement utilisé avec profit. Cela dit, concernant l’existence de Jésus, l’argumentation qu’il contient n’est guère différente de celle que l’on trouve dans les ouvrages qui ont précédé. La réfutation que j’en ai donnée dans « Une invention nommée Jésus » s’applique sans problème à cet ouvrage. Signalons quand même le point le plus grave.

On découvre « sous la plume de l’historien juif Flavius Josèphe deux mentions du Nazaréen qui n’ont rien de polémique. Elles sont issues de son œuvre "Antiquités Juives", publiées en 93-94. La première est succincte: elle présente Jacques comme "frère de Jésus appelé le Christ". Il n’y a pas lieu de conclure ici à l’interpolation d’un copiste chrétien, car la distance qu’implique la tournure "appelé le Christ" ne lui siérait pas; ou alors, le faux est très habile! » (Daniel Marguerat, « l’aube du christianisme » page 23).

Tout ceci n’étant peut-être pas très clair, reformulons :

Ces quelques mots, « frère de Jésus appelé le Christ », constituent la meilleure preuve de l’existence de Jésus. Mais l’authenticité de ce passage n’est pas assurée, il a pu être ajouté dans le texte de Flavius Josèphe par un copiste chrétien. L’hypothèse n’a rien de gratuit puisque le même livre de Josèphe a été complété par des passages chrétiens concernant précisément le personnage de Jacques, frère de Jésus (voir « Une invention nommée Jésus » pages 169 et 170). Daniel Marguerat écarte cette éventualité car un chrétien n’aurait pas écrit « appelé le Christ » au sujet de Jésus. Un savant l’affirme donc c’est vrai donc Flavius Josèphe a mentionné Jésus donc Jésus a existé. C’est imparable. Pourtant ce qu’affirme Daniel Marguerat est faux. Un chrétien a pu écrire « Jésus appelé le Christ ». La preuve? Dans l’évangile selon Matthieu (peut-être le plus important texte chrétien), Jésus est désigné de la même façon, avec les mêmes mots grecs: « Joseph, époux de Marie, de laquelle naquit Jésus appelé le Christ » (Matthieu 1,16). Je ne sais pas si le texte de Flavius Josèphe a été complété par un chrétien mais c’est possible et, à mon avis, probable. Alors, si l’existence de Jésus ne tient qu’à ce fil, elle est bien mal assurée.

Ce qui me sidère, c’est que Daniel Marguerat n’est pas le premier à se tromper ainsi. Depuis une dizaine d’années, cet argument défectueux se rencontre dans des travaux de spécialistes sans qu’il ne se trouve aucun expert pour soulever le problème. Pour des savants qui passent leur vie à étudier les évangiles, c’est quelque peu étonnant. C’est, dans son ensemble, la communauté des spécialistes qui ne veut pas savoir. Ce passage de Josèphe est trop précieux pour établir l’existence de Jésus. Il ne faut pas qu’il soit écarté. Alors on laisse parler ceux qui défendent la bonne cause. Et peu importent les moyens.