Ce billet est plus long que les autres car il détaille une petite entreprise de désinformation.
Nous ne disposons pas des manuscrits originaux des textes de l’antiquité mais de copies de copies de copies. La longue transmission qui a conduit ces textes jusqu’à nous est souvent l’occasion d’erreurs voire de « corrections » plus ou moins judicieuses. Quand on dispose de plusieurs manuscrits d’un texte antique, on les compare pour essayer de reconstituer le texte original. Cela s’appelle la critique textuelle.
L’histoire de Jésus nous est connue par le Nouveau Testament (recueil des principaux textes chrétiens) et principalement par les évangiles. Ces textes ont été massivement recopiés (on dispose de milliers de manuscrits grecs, la plupart recopiés au moyen-âge) et ont eux aussi été altérés. À ce sujet, on peut consulter l’excellent ouvrage de Léon Vaganay et Christian-Bernard Amphoux, « Initiation à la critique textuelle du Nouveau Testament », Cerf, 1986. Les variantes sont tellement nombreuses que la critique textuelle est ici un travail colossal entamé il y a deux siècles et qui est loin d’être achevé : « En 1707, John Mill publia à Oxford, après trente ans de préparation une édition du Nouveau Testament qui fit scandale. Il avait réuni près de 30 000 variantes tirées d’un grand nombre de manuscrits antiques… ». En 1720 Bentley entreprit « d’éditer le texte courant au IVe siècle, en se fondant uniquement sur les manuscrits grecs et latins les plus anciens (…) La réaction fut vive. Bentley fut attaqué avec fureur et ses cours suspendus quelques temps. Comme il n’était pas homme à se laisser facilement intimider, il commença de rassembler ses matériaux. Puis, avec l’âge, soit par amour de la paix, soit difficultés de l’entreprise, il renonça... » (Amphoux pages 199 et 200).
Il faut dire que la tâche est considérable : « On a parlé de 150 000 variantes; d’aucuns disent même 250 000 (…) on aurait de la peine à trouver une phrase, un membre de phrase dont la tradition manuscrite soit uniforme » (Amphoux page 17). Beaucoup de ces variantes sont insignifiantes (faute d’orthographe ou omission de mot) alors que d’autres, volontaires, altèrent le sens du texte.
Je suis donc un peu perplexe quand je lis ceci : « Pour le NT, 98,3 % du texte est indemne de variante ». Non, il ne s’agit pas d’un dérapage au détour d’un forum mais d'un site apparemment documenté et sérieux : http://www.info-bible.org/histoire/.... On retrouve le même texte sur http://massegilbert.zeblog.com/2009.... Un autre site enjolive encore les choses : « Même les auteurs les plus libéraux, les plus attachés à détruire l'authenticité de la Bible, admettent que l'on peut être sûr de la fiabilité de nos nouveaux testaments à 98.3 % ! », voir http://www.unpoissondansle.net/rein....
Ces affirmations sans rapport avec la réalité ne sont pourtant pas dénuées de fondement. Au terme d'un petit travail de critique textuelle, je pense avoir trouvé la source: la page 60 de http://www.scribd.com/doc/12915051/.... Les sites qui l'on copiée ont simplement commis quelques petites omissions dans les phrases précédentes. Pas grand-chose, quelques mots. Voici les phrases qui précèdent, dans la version du site source puis dans la version subtilement altérée.
Au lieu de lire:
- Pour les quelques endroits où on n'est pas sûr du texte dans la famille byzantine, cela ne remet jamais en cause une doctrine essentielle.
on lit:
- Pour les quelques endroits où on n'est pas sûr du texte, cela ne remet jamais en cause une doctrine essentielle.
Au lieu de lire:
- Entre les manuscrits les plus divergents de cette même famille, il y a accord sur 97 % du texte. Le pourcentage varie grandement entre les divergences de la famille Byzantine et de la famille Alexandrine du fait que cette dernière est formée de manuscrits défectueux et corrompus.
on lit:
- Entre les manuscrits les plus divergents, il y a accord sur 97 % du texte.
Les passages du site source qui ont été omis sont les références à « la famille byzantine ». Selon leurs points communs, les manuscrits du Nouveau Testament peuvent être répartis en familles. Au sein d’une même famille, les divergences sont évidemment moindres que dans l’ensemble des manuscrits. Cela apparaît dans le site source mais plus dans les autres. L’auteur des références biographiques (Alfred, Kuen, "Une Bible et tant de versions", Saint-Légier, Emmaüs, 1996) devrait protester.
Voilà comment, en omettant quelques mots, on raconte n’importe quoi sur la toile.
Pour finir, voici un exemple de variante intentionnelle. Il s’agit des versets 16 et 17 du 19e chapitre de l’évangile selon Jean.
La plupart des manuscrits portent :
« Eux ayant pris Jésus l’emmenèrent et chargé lui-même de sa croix il sortit vers le lieu-dit du crâne, c’est-à-dire en hébreux Golgotha où ils le crucifièrent ».
Le plus ancien manuscrit de ce texte (P66, c'est-à-dire le papyrus néotestamentaire N° 66, daté des environs de l’an 200) ne contient pas « et chargé lui-même de sa croix il sortit ». Cela donne:
« Eux ayant pris Jésus l’emmenèrent vers le lieu-dit du crâne, c’est-à-dire en hébreux Golgotha où ils le crucifièrent ».
Consultons ce qu’en dit Marie-Émile Boismard (Synopse des quatre évangiles, deuxième tome, § 351, page 421). Boismard (1916-2004) prêtre, professeur à l’École biblique de Jérusalem, fut un des meilleurs connaisseurs des évangiles. Après comparaison et analyse des textes, il arrive à la conclusion que la version primitive est celle de P66. D’une part sans ces quelques mots le texte est grammaticalement plus correct. D’autre part le motif de cet ajout peut être déterminé :
Les trois autres évangiles racontent qu’un certain Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix (Matthieu 27,32; Marc 15,21 et Luc 23,26). Au second siècle, l’hérésie docète prétendait que ce n’était pas Jésus qui était mort sur la croix mais Simon de Cyrène. Jésus n’aurait vraiment été ni mort ni ressuscité. Il fallait réagir. « On comprend alors la réaction d’un scribe recopiant le manuscrit d’un évangile de Jean et ajoutant: "chargé lui-même de sa croix" » afin de se débarrasser de Simon de Cyrène et des prétentions docètes.
Il faut l’admettre, la transmission des évangiles est entachée d’erreurs et d’influences théologiques.
De toute façon, s’inquiéter de l’intégrité des évangiles n’aurait d’intérêt historique que si ces textes racontaient fidèlement les faits (si faits il y eut). Or les quatre évangiles racontent l’histoire du même Jésus avec des contradictions autrement plus graves que les variantes que l’on rencontre dans les différents manuscrits d’un même évangile. À ce sujet le visiteur peut consulter le billet « les contradictions » sur ce blog, taper « contradictions » et « évangile » sur Google ou, mieux, lire le chapitre 4 de « Une invention nommée Jésus ».