Réponse au dixième volet de la critique de Georges Daras
L’introduction
À lire cette introduction, on comprend que Georges Daras désapprouve ce que j’ai écrit. Je crois que c’est tout ce qu’on comprend, à moins d’avoir déjà lu mon livre.
Par exemple dès la courte introduction vous lisez :
« Il y a de quoi douter, vous en conviendrez, du fondement réel de telles allégations ».
Savez-vous pourquoi il y a de quoi douter ? Ce n’est pas bien clair.
Pour que le lecteur puisse comprendre la critique de Georges Daras, il me faut donc commencer par donner une idée de ce que j’ai écrit. Voici :
Les textes
L’emprise de la religion sur la connaissance est une redoutable machine à produire de l’erreur (il y a des précédents). Il me semble que la religion ne doit pas interférer avec la recherche scientifique ou historique (du moins pour l’élaboration du savoir, pour l’utilisation des découvertes, c’est un autre problème).
Il se trouve que le Vatican estime avoir une autorité sur la recherche sur le Jésus historique. Cela est clairement et officiellement affirmé. Par exemple : « Tout ce qui concerne la manière d’interpréter l’Écriture est soumis en dernier lieu au jugement de l’Église » (Constitution dogmatique Dei Verbum promulguée le 18 novembre 1965. Ce texte officiel du Vatican est toujours en vigueur).
L’essentiel de ce que l’on connaît de Jésus provient des évangiles (qui font partie de la Bible, des « Écritures »), il s’ensuit que les travaux des chercheurs catholiques sur le Jésus historique sont soumis au jugement de l’Église. Je pense qu’une Église qui « juge en dernier lieu » et qui revendique son infaillibilité est à côté de la démarche scientifique.
Sur de telles bases on peut s’attendre au pire et le pire s’est produit : la constitution d’une « science catholique » aux ordres et indifférente au reste de la société. En 1943 puis en 1965, sont publiés par le Vatican deux documents qui marquent un net changement de cap. La « méthode historico-critique » reçoit l’approbation de l’Église et devient la norme dans l’enseignement catholique. Les institutions protestantes avaient suivi le même chemin.
Le Vatican ne renonce pas pour autant à toute son autorité sur la recherche (voir plus haut).
Les commentaires
Jacques Duquesne est journaliste et non spécialiste du Jésus historique. Il s’est passionné pour l’étude historique de Jésus et a lu avec grande attention les ouvrages des spécialistes. En 1974, Jacques Duquesne a publié un livre sur Jésus. Ce livre comporte un point de vue argumenté sur la virginité de Marie.
Seulement voilà, il y a un point de vue catholique officiel sur la virginité de Marie et Jacques Duquesne en a donné un autre. Le livre de Jacques Duquesne a donc suscité une virulente critique.
Particulièrement remarquable est la réaction de Pierre Grelot : « Duquesne serait un exégète improvisé qui ne comprend rien aux Évangiles de l’enfance, présenterait de manière franchement détestable la conception virginale de Jésus et lirait les récits des Évangiles comme on lit dans la presse de province les petites nouvelles du matin(...) Jacques Duquesne est accusé d’avoir traité les Évangiles comme une documentation de journaliste (...) Jacques Duquesne s’est imaginé qu’en appliquant aux textes évangéliques une lecture critique de type positiviste (...) il allait faire découvrir à ses lecteurs, enfin, le Jésus vrai. Le résultat n’est qu’un Jésus superficiel et faux (…) J’ose mettre en question sa foi catholique authentique ».
Une telle violence m’a inspiré ce commentaire :
« Duquesne s’imaginait sans doute que les spécialistes sont des scientifiques qui échangent sereinement leurs arguments dans le but de les confronter de façon objective... L’historien traque la réalité, le catholique est au service de la Vérité. Les deux ne vont pas forcément de pair et, en cas de conflit, c’est la seconde qui prévaut ».
Maintenant que le contexte est précisé, au lecteur d’estimer la pertinence du commentaire de Georges Daras :
« Il y a de quoi douter, vous en conviendrez, du fondement réel de telles allégations. En effet, M. Bourgeois ne cite qu’un seul spécialiste catholique: Pierre Grelot ».
Certes, je n’ai cité qu’une seule source mais Pierre Grelot n’est pas n’importe qui. Il n’est pas seulement un spécialiste reconnu du Jésus historique, il était à l’époque de la parution du livre de Jacques Duquesne membre de la Commission biblique pontificale (il l’a été de 1972 à 1983). On ne fait pas mieux dans l’apothéose du C.V. d’un spécialiste.
Un seul rappel à l’ordre de la part d’un tel chercheur est d’une portée considérable.
Si le cas de Pierre Grelot ne suffit pas à Georges Daras, signalons Raymond E. Brown, lui aussi spécialiste reconnu du Jésus historique, lui aussi ancien membre de la Commission biblique pontificale. Dans un de ses ouvrages (Croire en la Bible à l’heure de l’exégèse, 2002) il aborde le problème de l’autorité de l’Église :
« Le rôle de l’Église dans l’interprétation des Écritures ne s’applique pas aux domaines historiques et exégétiques » (page 65).
Cela serait rassurant s’il n’y avait une restriction : « la capacité du magistère à se prononcer sur des faits historiques » est très limitée. Elle concerne un très petit nombre de faits historiques « intrinsèquement lié au dogme » parmi lesquels « le fait généralement accepté que Jésus a vécu et a été crucifié »; ce fait a « été intégré dans un dogme précis » (page 62). Voir en note la citation complète[1].
Le dogme est ce qu’un catholique doit reconnaître comme vrai. Un catholique qui ne reconnaît pas le dogme n’est plus catholique. Comment croire en l’indépendance des chercheurs catholiques quand de tels principes sont affirmés par une telle autorité ?
Qu’en pense Georges Daras ? Il ne voit pas le problème. Consultez son point N° 51. Georges Daras cite le livre de Raymond E. Brown mais uniquement la page 65. Ce qui est écrit trois pages plus haut et qui change tout, Georges Daras ne l’a pas vu.
Ce point N° 51 est intitulé « Ce que M. Bourgeois aurait dû savoir à propos des documents officiels qu’il cite ». Je lui retourne le compliment.
Sans transition Georges Daras reproduit ensuite deux citations de Grelot qui proviennent de mon chapitre 11. Voici la première :
« D’après Pierre Grelot, la datation de l’évangile selon Marc “est une question libre où l’appréciation est laissée au choix prudent des critiques, pourvu que l’enracinement traditionnel du texte reste intact”. » (p. 116)
Georges Daras cite ce texte sans les commentaires que j’en ai donné. Les voici :
« De tels propos sont inadmissibles de la part d’un scientifique.
- s’il ne faut pas toucher à la tradition, on peut se demander à quoi sert la science.
- en science, la notion de « question libre » n’existe pas, les chercheurs peuvent travailler comme ils l’entendent et leur seul devoir est de convaincre. Aucune autorité ne doit recommander la prudence aux scientifiques. Du moins tant qu’il s’agit d’exposer le résultat des recherches, quand il s’agit de les utiliser, c’est une autre affaire. Dans le délicat exercice consistant à concilier science et foi, Pierre Grelot choisit clairement la foi.
- enfin, puisque les spécialistes ne remettent jamais en question le rôle de l’autorité dans la recherche sur le Jésus historique, ils montrent par là que la connaissance n’est pas leur priorité ».
Fin de citation (page 116 de « Une invention nommée Jésus).
Les problèmes que je soulève ici me semblent fondamentaux. Georges Daras les discute-t-il ? Non. Il ne semble pas les voir.
Georges Daras reproduit une autre citation de Pierre Grelot: « Il faut savoir défendre à la fois l’orthodoxie chrétienne (...) et la liberté chrétienne, appliquée à des recherches historiques où la foi comme telle n’est justement pas engagée, pourvu qu’on les mène correctement. »
Inutile de commenter, ce mélange indigeste de liberté et d’orthodoxie parle de lui-même.
Voilà, il m’a fallu deux bonnes pages pour débrouiller les quelques lignes de l’introduction de la critique de Georges Daras sur mon chapitre 11.
Point N° 45
« Tout le chapitre sur la liberté du chercheur catholique est placé sous le patronage de ces deux citations de Grelot ».
Dans mes pages 115 à 123, il n’y a pas deux citations de Pierre Grelot mais six. Ma documentation est moins indigente que ne l’insinue Georges Daras
« Cette mise en exergue ne sera pas sans faire son petit effet sur le lecteur non averti ».
Un lecteur averti ne se laisserait pas embobiner par mes propos. Insinuation encore.
« Il aura effectivement l’impression que les chercheurs catholiques pensent tous comme Pierre Grelot… » Je n’ai rien écrit de tel.
« M. Bourgeois se trompe lourdement ». Forcément puisque ce n’est pas ce que j’ai écrit.
« Quelles que soient les critiques, aussi légitimes soient-elles, prononcées contre ce que Grelot écrit… » Voilà une approbation du bout des lèvres. Georges Daras devrait faire plus : admettre qu’il y a vraiment un problème.
« il est totalement injustifié d’en faire une généralité ». Je n’ai rien dit de tel.
« L’opinion de M. Grelot regarde en premier lieu M. Grelot et ceux qui estiment ses propos défendables ». Non, Pierre Grelot est bien plus qu’un chercheur isolé. De plus j’attends toujours qu’un spécialiste, un seul, critique son point de vue.
Point N° 46
La citation de Joseph Doré rappelle que les catholiques sont « invités à reconnaître » le point de vue catholique sur la virginité de Marie. Joseph Doré est certes moins réputé que Pierre Grelot mais ce qu’il affirme là n’est pas plus admissible. Et si le dire produit de l’effet, ce n’est pas uniquement de mon fait.
Concernant le Père Lagrange il est exact que ce que se permettait l’Église avant la dernière guerre n’est plus possible actuellement. Ce qui précède montre toutefois qu’elle n’a pas renoncé à la totalité de son emprise. Sinon, à quoi bon produire des textes officiels au sujet de son autorité ?
Point N° 47
Je ne cherche pas à m’en prendre aux chercheurs, je fournis les instructions que le Vatican donne aux catholiques. Je constate que l’Église estime avoir une autorité sur les chercheurs et que cette autorité est acceptée par d’éminents chercheurs catholiques. Cela ne va pas dans le sens d’une recherche dégagée des soucis de la foi.
Et puis, il arrive que les sanctions tombent : le 18 décembre 1979, le professeur Hans Küng s’est vu retirer son autorisation d’enseigner. Le communiqué de la conférence épiscopale allemande qui a annoncé cette décision précise: « S’il arrive qu’un professeur de sciences sacrées choisisse et répande comme norme de la vérité son propre avis et non la pensée de l’Église, et s’il persiste ... la simple honnêteté demande que l’Église mette en évidence un tel comportement et décide qu’il ne peut plus enseigner au nom de la mission qu’il a reçue d’elle ... La Congrégation pour la doctrine de la foi ... a déclaré dans un document le 15 février 1975 que certaines opinions du professeur Hans Küng s’opposent à des degrés divers à la doctrine de l’Église qui doit être tenue par tous les fidèles. Parmi celles-ci elle a signalé, en raison de leur plus grande importance, celles qui concernent le dogme de la foi dans l’infaillibilité de l’Église, le devoir d’interpréter authentiquement l’unique dépôt sacré de la parole de Dieu confié au magistère vivant de l’Église, enfin la consécration valide de l’Eucharistie. En même temps, la Congrégation a averti le professeur Küng de ne plus continuer à enseigner de telles doctrines, et demeurait dans l’attente qu’il harmonise ses opinions personnelles avec la doctrine du Magistère apostolique. » La Croix du 19 décembre 1979, page 11.
On peut estimer qu’une telle attitude est normale de la part d’une religion soucieuse de défendre ses intérêts. Dans ce cas, il faut cesser de croire que cette religion peut s’impliquer dans des recherches scientifiques, qu’elle peut produire du savoir.
Point N° 48
Meier a su rester dans les limites de l’acceptable, pas Duquesne.
Point N° 49
Comment être assuré que le chercheur croyant n’est pas tenté d’écarter des éléments gênant pour sa foi ?
Georges Daras se contente d’écouter des spécialistes croyants nous assurer que cela n’arrive pas.
Cela ne suffit pas à me rassurer.
Point N° 50
Il n’y a rien dans ce point N° 50.
Point N° 51
Ici, l’analyse de Georges Daras relève de l’aveuglement.
« Le rôle de l’Église dans l’interprétation des Écritures ne s’applique pas aux domaines historiques et exégétiques (c’est l’exégète Raymond Brown qui le dit, ici, p. 65)… »
Tout cela est bel et bon mais deux pages plus haut dans le même livre intervient une restriction qui change tout. À propos de « la capacité du magistère à se prononcer sur des faits historiques », Brown précise qu’ « un très petit nombre est intrinsèquement lié au dogme » parmi lesquels « le fait généralement accepté que Jésus a vécu et a été crucifié ».
L’existence de Jésus est liée au dogme ! Comment voulez-vous que l’Église transige à ce sujet ?
Georges Daras l’a lu mais ne l’a pas vu.
Point N° 52
Ce que je viens de dire vide de sa substance ce point 52.
S’il est exact que l’Église a cessé d’avoir un point de vue sur tous les détails historiques liés à la Bible, on ne peut pas en déduire, comme le fait Georges Daras qu’elle a renoncé à son point de vue sur tous les aspects de l’histoire (Brown dit le contraire).
Point N° 53
Rappelons que la plupart des chercheurs sur le Jésus historique travaillent au sein d’un institut de recherche catholique ou protestant.
Point N° 54
Des exemples de désinformation sont donnés dans les chapitres suivants.
Le courant de pensée en question s’appelle « méthode historico-critique ».
Point N° 55
Rien de nouveau. Je passe.
Point N° 56
« Sur les questions historiques et exégétiques, c’est la recherche historique et exégétique qui peut dire quoi que ce soit, pas la foi ni l’Église ». Ce n’est pas vrai (voir Brown).
Point N° 57
Rien de nouveau. Je passe.
PS. RENDRE JUSTICE À PIERRE GRELOT
Je n’envisage pas de juger la totalité de l’œuvre de Pierre Grelot. Georges Daras est hors sujet.