Les spécialistes du Jésus historique sont-ils des gens crédibles ? À en juger par certains de leurs raisonnements, on peut en douter. J’ai déjà signalé de graves insuffisances dans les méthodes et les arguments qui leur permettent d’affirmer que Jésus a existé. Sans que cela ait de rapport direct avec l’existence de Jésus, je constate que les spécialistes mettent bien souvent le simple bon sens à rude épreuve lorsqu’il s’agit d’établir des dates.
Il est généralement admis que l’évangile selon Marc a été écrit aux environs de l’an 70, ceux de Matthieu et de Luc dix ou vingt ans plus tard et celui de Jean vers la fin du premier siècle (consulter internet, n’importe quel dictionnaire ou les notes de n’importe quelle Bible). L’an 70 est un repère important puisqu'il est la date d’un événement considérable pour les Juifs de Palestine : la destruction de Jérusalem et de son Temple par les Romains.
Un cercle vicieux
Le faux pas que commet ici Brown (un des plus estimés des spécialistes du Jésus historique) me parait symptomatique de la difficulté de défendre ces dates.
L'analyse des évangiles suggère que les auteurs des évangiles selon Matthieu et selon Luc ont utilisé l'évangile selon Marc. Marc aurait donc précédé Matthieu et Luc. Jusque là j'arrive à comprendre... mais la suite est plus problématique:
- Marc a été écrit avant 70 car Matthieu et Luc ont été écrits après 70.
- Matthieu et Luc ont été écrits après 70 car Marc a été écrit avant 70.
En effet:
Datation de Marc: « Si Marc a été utilisé indépendamment par Matthieu et par Luc, et si ceux-ci ont été écrits durant les années 80 ou au début des années 90, comme le pensent la plupart des spécialistes, une date au-delà de (après) 75 semble improbable. » (Raymond E. Brown. « Que sait-on du Nouveau Testament ? », 1997. Page 205).
Datation de Matthieu: « Sans doute le meilleur argument pour une datation postérieure à 70 est-il la dépendance de Matthieu par rapport à Marc, évangile communément daté de la période 68-73. » (même livre page 259).
Datation de Luc: « Que Luc ait utilisé Marc est très plausible à partir des indices internes; et si l’on doit dater Marc de la période 68-73, une date antérieure à 80 pour Luc est incertaine. » (même livre page 314).
Le cercle vicieux est bouclé!
Examinons plus en détail le cas de l’évangile selon Jean
« Est-il possible de préciser quand l’évangéliste a composé son œuvre ? Le seul contexte historique qui soit explicitement évoqué dans l’évangile selon Jean est l’affrontement des disciples avec la synagogue et en particulier leur exclusion de celle-ci (9,22; 12,42; 16,2). Quelle qu’ait été sa forme, cette exclusion se situe dans les années 80-90 (...) La mise en évidence du contexte polémique dans lequel prend place l’évangile permet sa datation: il a été composé après la rupture d’avec la synagogue pharisienne, c’est-à-dire après 85. » (Daniel Marguerat (autre grand nom de la recherche sur le Jésus historique), « Introduction au Nouveau Testament ». Labor et fides, 2000. Page 361).
Le raisonnement est classique chez les commentateurs des évangiles mais il peut échapper au visiteur de ce site. Reformulons. Les évangiles racontent l’histoire de Jésus (qui se déroule aux alentours de l’an 30) et ont été écrits quelques dizaines d’années plus tard. Dans cette histoire, certains éléments ont été ajoutés par les auteurs des évangiles. Ces éléments sont souvent des paroles attribuées à Jésus placées là pour exprimer les préoccupations des auteurs et de leur époque. La connaissance de cette époque permet de dater les évangiles.
Voici les trois passages utilisés par Daniel Marguerat pour dater l’évangile selon Jean.
Jean 9,22: Les parents disaient cela parce qu’ils craignaient les Juifs, car les Juifs étaient déjà convenus que quiconque avouerait Jésus pour christ serait excommunié.
Jean 12,42: Pourtant, même parmi les chefs, beaucoup se fièrent à lui (Jésus), mais à cause des pharisiens, ils ne l’avouaient pas pour ne pas être excommuniés.
Jean 16,2: Ils vont vous excommunier. L’heure vient même où quiconque vous tuera pensera rendre un culte à Dieu (c’est Jésus qui parle).
Il est clairement question d’une hostilité des Juifs envers les disciples de Jésus, hostilité qui se manifeste par leur excommunication. Jusque là, le raisonnement de Daniel Marguerat me paraît correct.
La suite est plus problématique. Qu’est-ce qui permet d’affirmer que les disciples de Jésus n’ont pas été "excommuniés" par les Juifs avant les années 80-90 ?
Il existe en effet des attestations de persécutions contre les chrétiens très antérieures aux années 80. On les rencontre dans le Nouveau Testament (recueil des écrits sacrés des chrétiens qui contient, entre autres, les évangiles, les Actes des Apôtres et les lettres de Paul).
Avant d’être chrétien, Paul était un Juif qui persécutait les chrétiens. En effet:
Actes 8,1-3: Or ce jour-là il y eut une grande persécution contre l’église de Jérusalem (...) Quant à Saul (autre nom de Paul), il malmenait l’Église, entrant dans les maisons et traînant des hommes et des femmes qu’il faisait jeter en prison.
Actes 9,1-2: Paul, qui exhalait encore la menace et le meurtre à l'égard des disciples du Seigneur, s'approcha du grand prêtre (la plus haute autorité religieuse juive) et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin de lier hommes et femmes qu'il trouverait de cette voie...
Actes 22,4: j’ai persécuté à mort cette voie, faisant lier et jeter en prison hommes et femmes...
Voir aussi Actes 26,9-14.
1 Corinthiens 15,9: moi qui poursuivais l’Église de Dieu.
Paul n'a cessé de "persécuter à mort" les chrétiens que quand il s'est converti. Cette conversion datant des années 32 à 34 (s’il faut en croire Daniel Marguerat, page 136), les persécutions ont commencé avant. En outre, la première lettre de Paul aux Corinthiens citée plus haut est datée du début des années 50 (même ouvrage, page 193). De plus, des traces d’hostilité des Juifs envers les chrétiens apparaissent aussi dans les trois autres évangiles qui, eux, bénéficient de datations sensiblement antérieures à celle de Jean.
Marc 13,9: Prenez garde à vous-mêmes: on vous livrera aux sanhédrins, vous serez battus dans les synagogues et, à cause de moi, vous comparaîtrez devant des gouverneurs et des rois, en témoignage devant eux.
Luc 21,12: Mais avant tout cela ils mettront la main sur vous, ils vous poursuivront, vous livrant aux synagogues et aux prisons, vous emmenant devant des rois et des gouverneurs à cause de mon nom.
Matthieu 10,17: Prenez garde aux hommes: ils vous livreront aux sanhédrins (le tribunal religieux juif), ils vous fouetteront dans leurs synagogues;
La situation qui transparaît dans l’évangile de Jean n’est pas pire pour les chrétiens que celle que l’on devine dans les autres évangiles. On se demande pourquoi ce qui repousse l’évangile selon Jean à la fin du premier siècle n’a pas le même effet pour ceux de Matthieu, Marc et Luc. Il faudrait plus de place pour examiner en détail le traitement des ces trois évangiles mais il n’est pas meilleur. Les dates qui en résultent sont pourtant universellement admises chez les spécialistes du Jésus historique et autres universitaires. Et bien au-delà.
Comment se fait-il que des professionnels réputés se contentent de raisonnements aussi faibles ?
PS: amusant cercle vicieux dans "le Monde de la Bible" : "Quant à la séparation avec le judaïsme, elle est reflétée très clairement dans l'Évangile de Jean; elle est faite ou en train de se faire dans l'Évangile de Matthieu. Elle n'intervient donc que dans les dernières décennies du Ier siècle..." (Hors série printemps 2009 page 17, entretient avec Jacques Schlosser).
La séparation avec le judaïsme est datée d'après les évangiles et réciproquement.